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Fallait-il sauver le soldat Bull ? Par Guy Hervier
Le chiffre d’affaires du Groupe Bull pour le premier trimestre 2005 « confirme le retournement de tendance positif amorcé au second semestre 2004 », indique le constructeur, mais il se traduit en fait par une poursuite de la diminution du chiffre d’affaires de 2 %. Pour le premier semestre, le groupe reste optimiste et prévoit d’atteindre ses objectifs fixés à 560 millions d’euros.
Sur l’exercice 2004, Bull a réalisé un chiffre d’affaires de 1,139 milliard d’euros, en baisse de 10 % par rapport à l’exercice précédent. Le motif de satisfaction est que le constructeur national réalise un bénéfice net de 10,8 millions d’euros contre 4 millions d’euros en 2003 marquant un deuxième exercice consécutif à l’équilibre.
Mais, est-il vraiment raisonnable de parler de satisfaction pour ce constructeur qui, pour utiliser une métaphore médicale, a été sous perfusion, voir en salle de soins intensifs depuis plus de 10 ans.
En 1989, Bull était devenu le huitième constructeur d’informatique mondial, à la suite d’un itinéraire sinueux et plein de rebondissements, dont le plus décisif a sans doute été le rachat de l’activité informatique d’Honeywell (Honeywel Information Systems) en 1986 qui permettait à Bull d’intégrer la cour des Grands. Cette stratégie s’appuyait sur deux piliers: pénétration du marché américain par cette reprise d’HIS et alliance réactualisée et revigorée avec le japonais Nec, avec lequel Bull avait des relations depuis plusieurs années.
Le tonneau des Danaïdes
Cette nouvelle position semblait donner raison à ses deux dirigeants de l’époque, Jacques Stern et Francis Lorentz, véritables architectes d’un renouveau qui donnait à la France des raisons d’espérer maintenir son indépendance technologique. Une sorte de plan calcul revisité.
La suite n’a pas été à la hauteur des attentes placées dans notre champion national. On a assisté à un déclin régulier, et aussi sûr que le printemps succède à l’hiver, dans un secteur qui connaissait des taux de croissance supérieur à deux chiffres.
Plus de 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires et plus de 30 000 personnes en 1993. A peine plus d’un milliard et moins de 10 000 personnes en 2004. Cela même alors que l’Etat français y injectait des centaines de millions d’euros. Avec le recul, on a l’impression d’un immense gâchis, d’autant que le constructeur avait et a toujours de véritables pôles d’excellence. Comment est-il possible d’avoir gâché autant d’intelligence et d’expertise ?
Un secteur en totale transformation
Il faut être juste. Cela n’est pas un problème spécifiquement français. Presque tous les constructeurs européens n’ont pas fait mieux, voire pire. Du groupe BISON (Bull, ICL, Siemens, Olivetti et Nixdorf), seul Siemens, allié à Fujitsu, a survécu. Quand aux autres membres de ce qu’on appelait le BUNCH (Burroughs, Univac, NCR, Control et Honeywell), le résultat n’est guère plus brillant. Ils ont disparu (Control Data), déserté l’informatique (Honeywell), se sont regroupés (Burroughs et Sperry Univac) pour devenir aujourd’hui une société de services ou ont évolué sur des marchés de niche (NCR) comme les terminaux point de vente ou les bases de données décisionnelles suite au rachat de Teradata.
A l’inverse, des sociétés qui étaient montrées comme des exemples de grandes réussites ont, elles aussi disparues ou été rachetées. Qui se souvient de Wang, le champion des systèmes bureautiques, ou même de Digital, en son temps leader de la mini-informatique, rachetée par Compaq, un « simple » fabriquant de micro-ordinateurs, lui-même racheté peu après par HP.
En quelques années, le secteur s’est complètement modifié avec l’apparition de constructeurs comme Dell qui, en vingt ans, ont réussi à se hisser aux toutes premières places. Même l’IBM d’aujourd’hui ne ressemble pas vraiment à celui qu’on a connu il y a vingt ans. A la suite de la vente de son activité PC à Lenovo, IBM réalise désormais plus de 60 % en services et 20 % en logiciels. Et donc seulement 20 % en matériels. Même dans les services, le numéro Un de l’informatique est très tenté d’abandonner les services de type maintenance ou support.
Quelle est la finalité de l’entreprise ?
Dans un environnement aussi chaotique et difficilement prévisible, fallait-il continuer à placer ces sommes importantes dans notre champion national alors que la partie semblait entendue ? Tout dépend de la finalité que l’on voulait donner à cette entreprise.
Si, comme pour toute entreprise, il s’agit de dégager des profits à ses actionnaires, qu’ils soient publics ou privés, la réponse est sans ambiguïté et le cas de Bull scellé : le constructeur a perdu 2,4 milliards d’euros depuis 1993.
Examinons l’argument de l’indépendance technologique de la France. Qu’apporte Bull sur ce point ? Ses lignes des serveurs propriétaires subissent un déclin accéléré comme chez tous ses concurrents. L’accord passé avec IBM, il y a une dizaine d’années autour des microprocesseurs Power sous AIX a enlevé une grande partie de l’indépendance du constructeur. Sa gamme de serveurs Wintel joue un rôle marginal. Certes Bull a gagné un contrat avec le CEA pour la livraison du supercalculateur à composants standard sur lequel il a apporté une certaine valeur ajoutée. Bull est aussi le principal artisan de la création du consortium Objectweb qui a lancé de nombreux projets de développements de logiciels libres. Mais tout ceci suffit-il pour assurer l’indépendance technologique de la France ?
Et puis, il y a l’emploi. Argument assez faible puisque Bull en a détruit plus de 20 000 depuis quinze ans. Et si l’on faisait le calcul pour savoir ce qu’il a été nécessaire de dépenser pour maintenir ces emplois, on trouverait peut être que l’addition est plutôt salée pour le contribuable.
Bref, aucun de ces arguments n’est vraiment décisif pour justifier ce maintien artificiel. La meilleure chose qui aurait pu arriver aurait été le rachat de Bull. Aux Etats-Unis, une société comme Bull aurait sans doute disparu depuis longtemps. Mais beaucoup d’autres auraient pris le relais. Le problème en France est qu’il n’y a rien derrière. La seule chance aurait peut-être été de créer une sorte d’Airbus informatique. Mais avec Unidata, qui réunissait les forces de la CII, Siemens et Philips, cela a été essayé avec le succès que l’on sait.
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